La communication organisationnelle en France : entre formalisme et débrouillardise. Une histoire de paradoxes à décrypter
Nom de l’Auteur : Béatrice Vacher
Fonctions : chercheur associé au LVIC-GERSIC
Rattachement institutionnel : Université Aix-Marseille III Paul Cézanne
Adresse électronique :
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Il s’agit là d’un premier paradoxe : cette exigence de formalisation va de pair avec la prise de conscience des limites correspondantes et l’intérêt pour ce qui reste en creux tout en permettant à l’organisation de vivre (ou seulement de survivre).
Les récits ou le bricolage, autrefois bannis, commencent à imprégner la littérature scientifique sur les organisations, que ce soit de la part des économistes (Dumez, Jeunemaître, 2005), des gestionnaires (Baker, Nelson, 2005 ; Boudes, 2004), des sociologues (Pène, Borzeix, Fraenkel, 2001), des informaticiens (Soulier, 2000) et bien entendu des chercheurs en communication organisationnelle (d’Almeida, 2006 ; Giroux, 2006 ; Groleau, Cooren, 1999 ; Vacher, 2004). On leur reconnaît leur rôle dans l’innovation et la créativité, deux valeurs mises en exergue pour assurer la compétitivité des organisations.
Les modèles n’en disparaissent pas pour autant. S’ils sont parfois cantonnés à une place d’outillage indispensable à l’organisation, ils restent encore souvent la règle qu’il faut suivre, la loi que l’on enseigne comme une valeur inconditionnelle. Les méthodes de gestion des connaissances, les techniques de web sémantique et les exigences autour des communautés de pratique sont là pour en témoigner. Ces nouveaux préceptes ne font qu’assurer la relève des normes hiérarchiques critiquées mais non remplacées par le mode de travail en projet.
Tel est le second paradoxe : reconnaître les limites du modèle ne signifie pas sa remise en cause, ni tout simplement sa relativité, sauf exception ou de façon non avouée ou encore dans le cadre feutré du monde de la recherche académique en sciences humaines.
Les progrès techniques, en l’occurrence numériques, permettent une systématisation de nouveaux modèles et préceptes. L’innovation et la créativité pourraient-elle ainsi se décréter ?
La communication organisationnelle est un excellent révélateur de ces paradoxes : on la considère le plus souvent comme très importante (« ce qui compte le plus » entend-on) puisqu’elle est au cœur du fonctionnement des Communautés comme des Internets. Pourtant, et parce qu’elle ne se comptabilise pas malgré tous les efforts de modélisation, on néglige sa part langagière faite de doutes, de secrets, de conflits et d’ignorance, sources de créativité (Grosjean, Lacoste, 1999 ; Bouzon, 2002 ; Girin, 2001 ; Riveline, 1991).
Cette tension paradoxale entre formalisme et bricolage a une histoire que nous proposons de creuser à travers deux épisodes significatifs :
- la Révolution française a souhaité détruire les privilèges et l’arbitraire du roi au profit de la loi unique pour tous. Elle a pourtant dérogé à ses principes et les privilèges n’ont pas disparu bien qu’ils aient changé de forme. Le diplôme remplace la naissance dans la hiérarchie sociale : il reste plus important que l’expérience professionnelle même en fin de carrière ou à la retraite. Par ailleurs, la loi n’est jamais le dernier recours pour un Français qui fera ce que lui dicte son honneur, c’est-à-dire ce qu’il estime être le meilleur pour lui et pour son entourage (d’Iribarne, 1989). En d’autres termes, le français est un excellent navigateur en milieu turbulent, c’est un « débrouillard ».
- Ce sont des chercheurs français (Detienne, Vernant, 1974) qui ont rappelé l’importance de Mètis dans l’histoire de la philosophie grecque qui, sous couvert de remplacer l’arbitraire du tyran par les lois écrites pour tous les citoyens (hors femmes, métèques et esclaves), a mis de côté pour des siècles cette déesse-qualité. Mètis réapparaît aujourd’hui dans notre histoire grâce à notre curiosité vis-à-vis de la philosophie chinoise et du management japonais. François Jullien (1996), philosophe français, compare nos partis pris occidentaux, héroïques et modélisateurs, avec la Chine pour qui l’efficacité est surtout de ne rien faire mais d’attendre des circonstances favorables. Conseils que donnait toujours Athéna (fille de Mètis) à Ulysse…
Comprendre nos paradoxes français est un passage obligé, non pas pour les renier ou les réduire, mais pour en tirer parti. Il s’agit de jouer de nos contraintes historiques au sens strict du terme : une contrainte est, pour l’artiste, ce qui lui permet de travailler tout en lui laissant un espace de liberté pour la créativité (voir les travaux de l’Oulipo ). Notre propension française, paradoxale, à la modélisation d’un côté et à la débrouille de l’autre, est un excellent atout s’il est reconnu comme tel.
Notre rôle d’enseignant et de chercheur en communication organisationnelle est fondamental à ce propos. J’interviens par exemple depuis dix ans en écoles d’ingénieurs pour mettre les étudiants en situation autour des questions de communication organisationnelle. Il nous faut une demi-journée pour dépasser le premier constat habituel : « Les gens sont bien bêtes de faire comme ceci ou comme cela… Il n’y a qu’à… C’est pourtant simple… ». Une fois confrontés eux-mêmes aux problèmes de légitimité de parole, aux poids des règles de gestion qui les incitent à adopter tel ou tel comportement, aux techniques réticentes aux volontés et autres contraintes de la vie quotidienne des organisations, les élèves sont capables d’entendre les théories interactionnistes, situées et distribuées ainsi que d’en comprendre la portée. Ce ne sont plus de simples évidences…
Bibliographie
Baker T., Nelson R. E. (2005), "Creating Something from Nothing: Resource Construction through Entrepreneurial Bricolage", Adiministrative Science Quaterly, n°50, pp. 329-366
Boudès T. (2004), "La formulation de la stratégie d'entreprise comme mise en récit", Management international, Vol. 8, n°2, HEC Montréal, Hiver, pp. 25-31
Bouzon A. (2002), Communiquer dans l'incertain : La communication dans les processus de conception innovante à "risques maîtrisés", Mémoire d'Habilitation à Diriger des Recherches, LERASS, Université Paul Sabatier, Toulouse 3
D'Almeida N. (2006), "Les organisations entre projets et récits ", in Bouzon A. (dir) la communication organisationnelle en débat : champs, concepts, perspectives, Paris, L'Harmattan, p. 145-158
Détienne M., Vernant J.-P. (1974), Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Champs Flammarion, Paris, 316 p.
Dumez H., Jeunemaître A. (2005), "La démarche narrative en économie", Revue économique, vol. 56, N° 4, juillet, p. 983-1006
Girin J. (2001), "La théorie des organisations et la question du langage", in Borzeix A., Fraenkel B. (dir.), Langage et travail. Communication, cognition, action., Ed. CNRS, Paris
Giroux N. (2006), "Le nouage des savoirs en organisation", in Bouzon A. (dir) la communication organisationnelle en débat : champs, concepts, perspectives, Paris, L'Harmattan, 159-189
Groleau C., Cooren F. (1999), "A socio-semiotic approach to computerization: bridging the gap between ethnographers and systems analysts", The Communication Review, Vol. 3, n°1-2, pp. 125-164
Grosjean M., Lacoste M. (1999), Communication et intelligence collective. Le travail à l'hôpital, Presses Universitaires de France, Col. Le Travail Humain, Paris, 225 p.
Iribarne (d') P. (1989), La logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales, Le Seuil, Paris, 280 p.
Jullien F. (1996), Traité de l’efficacité, Grasset, Paris, 234 p.
Pène S., Borzeix A., Fraenkel B. (2001), Le langage dans les organisations. Une nouvelle donne, Col. Langage & travail, L’Harmattan, Paris, 244 p.
Queneau R. (1977), Exercices de style, Gallimard, 160 p.
Riveline C. (1991), "De l’urgence en gestion", Gérer et Comprendre, mars, pp. 82-92
Soulier E. (2000), "Les récits d'apprentissage et le partage des connaissances dans les organisations : nouvelles pistes de recherche", Systèmes d'Information et Management, N°2, Vol. 5, pp. 59-78
Vacher B. (2004), "Du bricolage informationnel à la litote organisationnelle. Ou comment considérer le bricolage au niveau stratégique ?", Revue Sciences de la Société n° 63, octobre, pp. 133-150