PERDRE SON LATIN. Quand l’émotion brouille la communication
Nom de l’Auteur : Adrian Mihalache
Fonctions : Professeur
Rattachement institutionnel : Université Polytechnique de Bucarest
Adresse électronique :
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On convient que l’on vit dans l’époque de la communication. On est constamment connecté, on est toujours prêt à soulever le défi d’une question, d’une objection, voire d’une brimade. Vivre en permanence sous le coup de l’interpellation nécessite des techniques appropriées pour s’y adapter. On puise dans les ressources de la tradition pour retrouver tout ce qui pourrait y être utile. La vieille rhétorique, remaquillée de circonstance et rebaptisée du nom de pragmatique, est assidûment revisitée. On a appris depuis Ferdinand de Saussure que n’importe quoi peut jouer le rôle d’un signe et que, conséquemment, on ne doit négliger le moindre détail qui pourrait être signifiant. La communication n’emploie pas seulement le langage oral et écrit, tel qu’il a été raisonné par les lois de la grammaire, mais aussi le langage non verbal des gestes qui, lui aussi, doit être bien réglé. La façon de s’habiller, la tenue qu’on se doit de garder, la façon de communiquer, tout doit être dûment contrôlé et soumis aux lois qui gouvernent le marché « libre » des idées et, par devant, leur succès. Après avoir travaillé ardûment à instruire et modeler les employés pour qu’ils cessassent de se faire voir eux-mêmes, mais qu’ils représentassent les valeurs et les symboles de la marque de leur entreprise, on s’est soudain rendu compte que le monde avait changé. La communication virtuelle prend le pas sur les vieilles formes du dialogue. Les techniques de team building, de la formation des équipes paraissent saugrenues, lors du passage du face-à-face à la communication qui se déroule dans le cyberespace, par le truchement de l’ordinateur. La nouvelle formule engendre des techniques, mais aussi des tactiques, nouvelles pour persuader l’autre, pour lui faire croire ce que l’on veut, pour le faire réagir de façon expressément voulue.La communication dans l’espace tangible s’appuie sur des dispositifs de pouvoir, tels qu’ils ont été décrits par Michel Foucault et ses successeurs. Ceux-là impliquent des techniques de discipliner les corps, en leur faisant emprunter des trajets bien délimités et en leur imposant des postures jugées bienséantes. On ne peut pas déambuler à son gré dans l’espace du travail, on est obligé d’emprunter des chemins tracés d’avance, ce qui veut dire qu’on est censé de ne pas franchir les limites de sa compétence. Les échanges de mots, de vues et d’idées se déroulent dans des espaces dûment aménagés, où la hiérarchie est omniprésente. On ne discute jamais n’importe où et n’importe comment. Les chefs convoquent les subalternes dans l’espace privilégié et sécurisé de leurs bureaux, où ils peuvent les dominer plus à l’aise. Quelquefois, ils les font asseoir, le plus souvent ils les gardent debout. Si l’autorité s’expose dans l’espace, elle s’exprime surtout dans le temps. Tergiverser, se faire attendre, exiger aux autres la ponctualité stricte, sans jamais la respecter soi-même, c’est montrer que l’on est, contrairement à son interlocuteur, le maître de son temps. Quant à la communication virtuelle, tous ces dispositifs de pouvoir ne comptent plus. Ici, l’inégalité relève surtout de la vitesse (le débit de l’information) dont on dispose, et non pas de la position dont on jouit. On peut contacter tout un chacun quand bon il vous semble. S’il tarde à répondre, c’est de sa faute. Le cyberespace n’est pas divisé en endroits particuliers, où l’on soit induit à assumer des postures obséquieuses. On est ce que l’on est par son (hyper)texte et par son image virtuelle. Cela ne veut pas dire que le cyberespace serait censé de rester à tout jamais une hétérotopie de la liberté absolue. On est en train de mettre en place de nouveaux dispositifs de pouvoir. Ceux-ci ne visent plus à contrôler les corps, en leur imposant l’emploi du temps et de l’espace. C’est à la mise en forme des messages qu’ils ont affaire. Le pouvoir veut regagner ses atouts en posant des conditions sur le nombre des signes, des restrictions sur la mise en page, des indications strictes quant à la rédaction des documents.
Le manque de corporalité de la communication virtuelle soulève aussi un autre problème : l’expression des émotions. Faute de modèle, soit universellement acceptable, soit localement souhaitable (par exemple, dans les limites d’une entreprise), les émotions, ne pouvant s’exprimer, recherchent un échappement et pénètrent au hasard l’espace du discours. L’absence du tête-à-tête risque de bloquer la communication à cœur ouvert et à brouiller le cœur à cœur. On ne saurait avoir le cœur net, tant qu’on n’a pas encore puisé plus profondément dans les ressources du net, ce qui nous nous proposons à entreprendre dans notre essai.
Bibliographie
Pascal Lardellier, Le cœur net. Célibat et amours sur le Web. Belin, Paris, 2004.
Ranida Boonthanom, Computer-mediated communication of emotions: a lens model approach. PhD thesis, Florida State University, 2004.
omoko Koda, Analysis of the effect of lifelike characters on CMC. PhD thesis, University of Kyoto, 2006.
James Simpson, A discourse of computer-mediated communication. PhD thesis, University of Reading, 2003.